Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage

Chronique diffusée lundi 10 décembre 2018 dans l’émission Excusez-moi de vous interrompre sur Radio Mon Païs- 90.1.

 

 

Aujourd’hui, je vais évoquer un sujet dont tout le monde se tamponne, mais si vous savez, ce truc, là, les femmes, la moitié de l’humanité. La semaine dernière, lors d’une conversation houleuse, je constatais, une fois encore, que lorsqu’un individu équipé d’une vulve ouvre la bouche pour exprimer son point de vue sur l’actualité, il n’y a pas moins de trois hommes qui bondissent de leur siège pour lui couper la parole.

On a pu le voir l’an passé quand les hashtags #metoo et #balancetonporc ont fleuri sur les réseaux sociaux. Au bout de quelques jours à peine de parole libérée, c’en était trop de toutes ces histoires de bonnes femmes. On en avait marre. Et puis on ne pouvait plus rigoler. On ne pouvait plus rien dire, et ça niquait la chute des blagues misogynes racontées avec délectation autour de la machine à café.

Prendre la parole lorsqu’on est une femme, ce n’est pas une mince affaire. Et c’est de parole, de voix portée, dont il est aujourd’hui question avec le premier tome de l’autobiographie de Maya Angelou, Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage. Poétesse, écrivaine, chanteuse, actrice et activiste, Maya Angelou a mené pendant son existence des combats avec une fougue, une énergie vitale hors du commun.

À l’âge de 8 ans, après plusieurs séries d’attouchements, son beau père la viole sauvagement. Blessée dans sa chair, l’enfant passe plusieurs jours alitée avant que sa mère comprenne ce qui s’est passé. Maya Angelou ne donne le nom de son agresseur qu’à son frère Bailey, de deux ans son aîné. Trois jours plus tard, leur beau père est retrouvé mort, assassiné. Maya Angelou ne dit rien. Elle ne parlera plus, persuadée que ce sont ses mots qui ont provoqué sa mort.  Elle ne reprendra la parole que 5 ans plus tard, grâce à la poésie, et à l’obstination de femmes bienveillantes.

Pendant ses années de silence, la jeune Maya enregistre tout ce qui l’entoure : la violence du racisme quotidien et la perpétuelle déconsidération de l’autre, dans l’état du Sud où elle grandit, et dans lequel la ségrégation est toujours d’actualité. La vie du magasin familial tenue par sa grand-mère, la solidarité des habitants entre eux, les ramasseurs de coton aux corps broyés par le labeur, les descentes du Klan, lors desquelles son oncle, infirme donc pouvant facilement être désigné comme coupable de toutes choses, est contraint de se cacher au fond des caisses de pommes de terre.

Au fil des années, la jeune Maya se transforme physiquement et intérieurement. Son complexe d’infériorité et l’apitoiement sur sa condition se muent en indignation, avant de s’embraser dans la colère, et de bientôt former un projet de lutte.

Maya Angelou a traversé le siècle entre deux continents, l’Amérique et l’Afrique, en ayant de cesse de prendre la parole pour raconter son histoire et celles de tant d’autres, femmes et hommes. Elle y a côtoyé de nombreux camarades de lutte : les artistes James Baldwin, Rosa Guy, Abbey Lincoln, mais aussi le Docteur King. Vous savez, ce hasbeen qui malgré la colère prêchait en faveur d’une action non violente, et d’une transformation profonde de la société.

Ces derniers jours, la violence qu’on refusait il y a encore peu aux jeunes des cités lors des émeutes est redevenue tout-à-coup légitime. La raison peut-elle justifier la violence ? Est-ce qu’il est rationnel de vouloir obtenir gain de cause en utilisant précisément les mêmes moyens que son oppresseur ? Et doit-on s’étonner qu’il n’y ait quasiment aucune femme en train de balancer des caillasses à la gueule des CRS alors que la colère est censée être nationale ?

Il serait bon, en ces temps mouvementés, de tendre un peu l’oreille et d’écouter les femmes, afin que leur parole, et l’expression de leur vision du monde ne soient pas circonscrites à la journée du 8 mars qui, je le rappelle, est la seule date du calendrier où on a le droit de l’ouvrir sans passer pour une féminazie.

Pour finir, 4 mots : Liberté, Égalité, Fraternité, Sororité.

 

Maya Angelou, Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage, Livre de Poche (7,90€)

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