Ce qu’on peut lire dans l’air / Oublier mon père

Chronique diffusée lundi 19 novembre 2018 dans l’émission Excusez-moi de vous interrompre sur Radio Mon Païs- 90.1.

 

Double chronique aujourd’hui, car nous avions le plaisir de recevoir dans l’émission Manu Causse, auteur toulousain invité par festival le Marathon des Mots d’Automne pour son dernier livre, Oublier mon père, paru aux éditions Denoël. Vous pouvez écouter l’intégralité de son interview sur le podcast de l’émission.

 

Manu Causse est né en 1973. Il a grandi en Aveyron et vit à Toulouse. Romancier et traducteur, il est notamment l’auteur de La 2 CV verte (Denoël, 2016), autre roman sur l’enfance, de la série Les intraterrestres, chez Talents Hauts, et de Nos cœurs tordus, un roman jeunesse coécrit avec Séverine Vidal, et avec qui il a également coordonné l’ouvrage collectif 16 nuances de première fois, ce dernier plus destiné aux ados.

Son dernier ouvrage, Oublier mon père, paru chez Denoël, nous amène à Saint-Geniez d’Olt, sur l’Aubrac, à Séméac dans la banlieue de Tarbes, à Vic-Fezensac, à Saint-Cirq-Lapopie, à Toulouse et… en Suède !

L’histoire s’ouvre sur le quotidien d’une petit cellule familiale : la mère, autoritaire et violente, le père, très doux, et détesté pour cela par la mère, et puis Alexandre, le fils, tiraillé entre ces deux entités, enfant solitaire car scolarisé à domicile, enfant inquiet, et souvent malade. La mort prématurée du père va réduire ce trio à un dangereux et destructeur tête à tête mère/fils.

Dans Oublier mon père, on suit donc le parcours de ce dernier, entre enfance, adolescence, jeunesse, avec des allers-retours dans le présent, alors qu’Alexandre, adulte, classe des images d’archives au fin fond de la Suède.

La première partie du roman restitue avec brio la terrible énergie que les enfants mettent à décrypter ce qui se passe autour d’eux, avec bien sûr, une grande marge d’erreur. Dans le roman, réminiscences de l’enfance et souvenirs photographiques se croisent à plusieurs reprises, et la vérité revient à Alexandre peu à peu, comme le liquide révélateur qui rend visible l’image latente d’une photo. Le tout est travaillé avec des pointes d’humour et de mise distance par rapport à la pesanteur des sujets traités, sans qu’on cède jamais à la simplicité. C’est un livre dont j’ai énormément apprécié la lecture, un livre difficile à lâcher, que je vous recommande vivement.

 

Changement de décor, même si l’on reste dans la thématique familiale. Départ pour un roadtrip un peu particulier avec un roman de Dinaw Mengestu intitulé Ce qu’on peut lire dans l’air (Le Livre de Poche).

778 km, c’est la distance qui sépare Peoria, ville située sur les bords de l’Illinois, de Nashville, dans le Tennessee.

Pour célébrer leurs retrouvailles, Yosef et Mariam, séparés par la révolution éthiopienne, entreprennent le voyage par la route. Mais après trois années d’éloignement, ils peinent à se reconnecter l’un à l’autre.

La longue et éprouvante épopée de Yosef pour migrer aux États-Unis l’a amputé d’une part de lui-même, une part morte en mer quand, embarqué clandestin, tapis au fond d’une boîte dans la cale d’un bateau, sans vivre, sans eau, il a cru mourir. Et ce vide sera désormais comblé par ses accès de violence, dont sa femme devient la victime.

Trente ans plus tard, leur fils Jonas refait le trajet Peoria-Nashville, et tente de reconstituer leur histoire, de mettre des mots sur leurs silences, notamment sur celui qui entoure les conditions dramatiques de l’arrivée de son père en Amérique.

Peu à peu, entre souvenirs d’enfance, hypothèses et affabulations, Jonas trace les contours de leur existence commune. Et la vie du jeune couple fait alors échos à sa propre histoire d’amour, en plein processus de délitement.

Ce qu’on peut lire dans l’air est le second des trois romans qu’a écrit Dinaw Mengestu, romancier américain âgé de 40 ans, dont je vous passe le peu d’éléments biographiques disponibles, que vous trouverez aisément sur Wikipédia.

Je préfère finir par un petit extrait du texte :

Si vous avez jamais vécu dans un espace confiné avec une personne aimée, alors sous comprendrez ce que je veux dire quand j’affirme que, à partir de cette nuit-là, nos paroles se mirent à faire partie intégrante de notre logement. Dans les endroits plus spacieux, des endroits plus grands, ce qui se dit dans une pièce y reste d’une certaine façon. On peut éviter les chambres. Pour ce qui est des cuisines, des salons – on va et vient, s’ils sont assez spacieux, mais, dans notre chez-nous exigu, ce qui s’était dit une fois continuait à circuler partout. 

« On n’est pas obligé de continuer comme ça. » Je projetai ce sentiment sur chaque objet autour de moi – le canapé, la télévision, la vieille chaîne stéréo que nous avait donné un ami plus fortuné (…), puis finalement les trois casseroles, les deux poêles et la demi-douzaine d’assiettes et de tasses qui composaient notre batterie de cuisine. Cette nuit-là, je lançai à chacun d’entre eux : « On n’est pas obligé de continuer comme ça. »

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