Vivre fatigue

 

Aujourd’hui, je vais vous parler d’un livre oublié, commis par un auteur qu’on a tendance à oublier aussi, 18 ans après sa mort : Jean-Claude Izzo.

Publié dans la collection librio des éditions J’ai Lu, Vivre fatigue rassemble 7 histoires courtes. Elles se déroulent dans 7 lieux différents, la plupart à Marseille : le port, la rue d’Aubagne (dont on a récemment parlé dans les médias pour cause d’habitat insalubre), le parc Borely près de la Plage de l’Huveaune, les docks sur les quais de la Joliette, le métro Réformé-Canebière, près de la gare Saint-Charles…

7 personnages principaux animent tour à tour ces décors : Marion, Giovanni, Gianni, Osman, Gérard, Aurore et un flic sans nom. Ils sont comme les fragments de verres colorés, s’agitant à l’intérieur d’un kaléidoscope et qui, à chaque secousse, produisent une nouvelle combinaison d’images. Les personnages de Jean-Claude Izzo ne se croisent jamais, à peine se frôlent-ils dans les rues de la cité phocéenne.

   
Le premier récit donne son nom à l’ensemble de ce recueil noir : Vivre fatigue. C’est l’aveu que Théo, le marin sans port d’attache, fait à Marion, alors qu’elle vient de se blottir contre lui dans le lit.

Vivre fatigue.

Un titre, comme un soupir, qui porte des histoires de douleur, de tristesse, de manques indéfinissables, de saudade comme disent les portugais. De moments où la lassitude vous tombe dessus aussi franchement qu’un éclair de lucidité.

C’est l’amertume de l’exil, c’est le souvenir d’une vie, et des visages qui la peuplaient, qui deviennent de moins en moins nets à mesure que le temps passe. Ce sont des rêves un peu ternis ; les personnages ont d’ailleurs presque oublié qu’ils étaient les leurs, autrefois.

Plus on va au bout des choses et plus la différence entre bonheur et malheur s’estompe, dit le flic.

Il n’y a que la mer pour oublier la saloperie du monde, conclue-t-il à la fin.

Je vidais mon verre cul sec et me levai. J’avais envie d’aller me perdre dans Marseille. Dans ses odeurs. Dans les yeux de ses femmes. Ma ville. Je savais que j’y avais toujours rendez-vous avec le bonheur fugace des exilés. Le seul qui m’allait.

   

La vie de Jean-Claude Izzo ressemble aux trajectoires de ses personnages, toujours venus d’ailleurs ou aspirant au départ, et toujours échoués dans un port. Izzo est né en 1945 à Marseille.

Son père, arrivé en France depuis l’Italie à l’âge de 14 ans, travaillait comme barman. Sa mère était couturière, née au Panier, fille d’un docker espagnol.

À 16 ans, un CAP de tourneur-fraiseur, en poche, Jean-Claude Izzo monte une boîte avec des copains avant de bosser comme vendeur dans une librairie à Marseille, puis dans une autre à Toulon. Il écrit déjà des poèmes. Il en écrira toute sa vie.

En 1964, il est appelé pour faire son service militaire. Il part à Toulon, puis se retrouve en bataillon disciplinaire à Djibouti, où il fait une grève de la faim. De retour à Marseille, il adhère au PSU, puis au PCF, et milite dans un mouvement pacifiste. Il devient pigiste pour La Marseillaise, quotidien communiste dont il sera par la suite le rédacteur adjoint.

Izzo quitte le PCF à la fin des années 70, et part pour Paris. Membre actif de l’organisation du festival Étonnants Voyageurs, à Saint-Malo, aux côtés de Michel Le Bris, il écrit en 1993 une nouvelle pour Gulliver, le magazine qui accompagne l’événement. Patrick Raynal repère le texte qui deviendra le premier chapitre de Total Kheops, premier tome de la trilogie marseillaise de Izzo publiée dans la collection série noire de Gallimard. Suivront Chourmo, puis Solea.

En 2002, deux ans après sa mort, la trilogie est adaptée à la télévision… avec Alain Delon dans le rôle principal. Et ce genre de connerie fatigue aussi.

Voilà. Vous pouvez vous procurer Vivre fatigue, de Jean-Claude Izzo, illustré par Joëlle Jolivet, pour la modique somme de 2 euros. Un recueil de nouvelles noir-amer moins cher qu’un petit jaune.

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