Je suis (toujours) favela

Chronique diffusée lundi 15 octobre 2018 dans l’émission Excusez-moi de vous interrompre sur Radio Mon Païs- 90.1.

 

 

Ma chronique de la semaine dernière était consacrée au Brésil. Et bien… rebelote aujourd’hui ! Je vais vous parler de Paula Anacaona, une de mes éditrices préférées. La maison d’édition Anacaona, qu’elle a créée, compte de nombreuses collections consacrées à la littérature brésilienne contemporaine.

Et il y en a une que j’aime particulièrement, c’est la collection URBANA, qui rassemble des romans des favelas brésiliennes. Les trois ouvrages du jour y ont été édités : Je suis favela, Je suis toujours favela et Je suis encore favela. Ce sont des recueils de nouvelles un peu particuliers, qui rassemblent à la fois des créations d’auteurs confirmés et reconnus, mais aussi ceux d’écrivains amateurs, de voix en devenir. Ces derniers sont issus des ateliers d’écriture de la « FLOUPI » et des saraus.

 

La «FLOUPI», c’est la Fête Littéraire des Périphéries, qui a lieu tous les ans dans un quartier réputé sensible de Rio, Vigario Geral (2012). L’acronyme s’écrit F-L-U-P-P et se prononce en brésilien « Floupi », c’est un clin d’oeil à la plus grande manifestation littéraire du Brésil, la FLIP.

Les dernières lettres font références à l’UPP, l’Unité de Police Pacificatrice, une brigade spécialisée qui intervient dans les quartiers les plus violents de Rio, et dont le bilan des opérations est plus que mitigé. Quant aux saraus, ce sont des rassemblements spontanés, des sortes de cafés culturels improvisés qui se déplacent dans les bars, les entrepôts désaffectés ou tout autre lieu susceptible d’accueillir un petit groupe de personnes.

  

Ce sont des événements de proximité, gratuits et ouverts à tous, populaires et conviviaux, lors desquels les habitants du quartier peuvent venir lire leurs propres textes, ou ceux d’auteurs qu’ils ont choisi. Le but : créer un espace de parole, mais aussi désacraliser la littérature. Et la remettre au cœur de la périphérie : plus besoin d’aller dans le centre pour avoir accès à la culture. La maison d’édition de Paula Anacaona est née d’un coup de coeur pour la littérature issue des saraus, qu’elle appelle littérature périphérique ou littérature de la marge.

Dans le recueil de nouvelles Je suis toujours favela, on trouve donc une vingtaine d’écrivains « amateurs » et « professionnels ». Et je vous mets au défi de trouver qui est qui. Parce que côté contenu, ça envoie du bois. Dans une des nouvelles, des enfants délimitent un terrain de foot avec des os humains qu’ils ont récupéré dans un cimetière clandestin à côté de leur espace de jeu. Petite parenthèse : les cimetières clandestins des favelas existent vraiment, c’est là où les trafiquants, la police militaire, planquent des cadavres.

  

Une autre nouvelle met en scène un gamin qui attend le Père Noël sur le toit de la maison. Persuadé que cette année encore il ne lui apportera pas la moto qu’il a demandée, le gamin attend que le Père Noël se ramène, son flingue pointé vers le ciel.

Je suis toujours favela, c’est le constat de l’exclusion, de la pauvreté, mais ce sont aussi les espoirs et les ambitions portés par les habitants des favelas. Et à la lecture de ces histoires, on se dit que, lorsqu’on arrête de pratiquer l’exclusion linguistique, comme on le fait trop souvent, et qu’à la place on prend à bras le corps, à bras le cœur, la poésie du parler de la banlieue, et l’imaginaire de ses habitants, on a de grandes chances de trouver la pièce qui manque à notre puzzle littéraire.

Je suis favela, Je suis toujours favela et Je suis encore favela, des recueils de nouvelles paru respectivement en 2011 et 2014  et 2018 aux éditions Anacaona. Ils valent chacun 19 euros.

On peut se les procurer à la médiathèque José Cabanis, les acheter dans une librairie indépendante, bien sûr, ou sur le site des éditions Anacaona, pour soutenir directement ce beau projet.

Pour finir, un très beau morceau de Paulo Cesar Pinheiro à l’écoute : Nomes de Favela. Les noms des favelas. Un texte qui rend hommage aux noms originels des favelas de Rio, « la petite source », « le petit rocher », ou « le mont des plaisirs », des appellations poétiques bien loin du chaos urbain d’aujourd’hui.

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