Canal du Midi Étape 8 : de Ouveillan jusqu’à Poilhes à pied

relais de pigasse quarante plaque de cocher et pont ancienne écluse

 

Déjà 176 km de parcourus le long du canal du Midi, à pied ! Je me doutais qu’à un moment donné, dans ce périple, j’aurais envie de passer une journée à ne rien faire… Et c’est précisément ce matin ! Ma chambre est si agréable que j’ai du mal à me secouer les puces… J’émerge lentement, prends mon petit déjeuner, et traînasse sur la magnifique terrasse tropézienne en profitant du wifi.

Les nouvelles ne sont pas terribles : je n’ai toujours pas d’hébergement de remplacement pour mon étape à Béziers. Je note quelques numéros d’hôtels à joindre au cas où. Mais il faut  avant tout que je me mette en route si je veux éviter les heures les plus chaudes de la journée.

Mon hôte m’a indiqué un chemin alternatif pour rejoindre le canal en évitant de passer par la départementale de la veille. Il est près de 10h, et je trottine à travers vignes sous un soleil déjà mordant. Je cherche du regard le fameux raccourci, sans le voir.

Mon cerveau fonctionne au ralenti. J’ai dû mal comprendre car le seul chemin praticable me mène vers Argeliers, en amont d’Ouveillan. Je sens que je fais n’importe quoi, mais ne voyant pas d’itinéraire bis, je continue sur la seule route qui s’offre à moi. Tant pis pour le détour ! Mes neurones ne sont pas vraiment en place après l’épopée de la veille…

À ma surprise, le sentier viticole débouche non pas dans un virage en face d’Argeliers mais sur l’interminable allée de pins de la veille. J’ai perdu tout sens de l’orientation, et suis incapable d’apprécier les distances. Je suis une buse, c’est officiel !

Argh ! Finalement, j’arrête d’être en colère contre moi-même et me dis que c’est  l’occasion de faire des photos avec un peu plus de lumière, comme ici, avec le pont Neuf d’Argeliers.

Me voilà à hauteur du petit port d’Argeliers, peu animé malgré l’heure avancée.

Je dépasse le pont Vieux. Puis celui de la Croisade, situé sur l’ancien port de Cruzy, qui marque mon entrée officielle dans le Biterrois. Allez, fin du mode replay, c’est reparti pour de vrai !

Le soleil est particulièrement féroce aujourd’hui, aussi je ne suis pas mécontente de retrouver l’ombre des platanes. Mais comme souvent, ce répit est de courte durée. Quelques centaines de mètres plus loin, le chemin de halage qui longe le canal se retrouve à découvert.

J’atteins rapidement l’ancien relais de poste de Pigasse, situé à la limite des communes de Quarante et Ouveillan. Le pont qui le précède a été construit en 1684 sur le chemin des Gavaches (les «gens de la montagne»), un chemin de traverse qui permettait de remonter vers Saint-Pons. Il desservait également la métairie Pigasse, qui se trouvait dans le coin. À l’époque, métayers et propriétaires terriens mettaient régulièrement la main à la poche pour entretenir les ponts dont dépendaient leurs activités. 

Ça a dû être le cas ici, car le pont de Pigasse est l’un des mieux conservés du canal, avec celui du Somail. Ils sont tous deux contemporains de la construction de la voie d’eau. 

Les bâtiments du relais datent du milieu du XVIIIe siècle. Ils ont été rénovés avec soin pour accueillir locations estivales, chambres d’hôtes et événements de groupe (Le Relais de Pigasse). Sur la rive d’en face, une bâtisse faisant aujourd’hui office de gîte est adossée contre le pont. La plaque de cocher installée sur sa façade indique la distance qui sépare le lieu du Somail, en amont, et de Capestang, en aval.

Au niveau des fondations de la bâtisse, on peut voir des encoches dans les pierres qui bordent le canal : des poutres pouvaient y être insérées pour faire office de porte d’écluse («batardeau à tempes»). Elles permettaient, de cloisonner le bief et de vider cette portion du canal. Le même dispositif existait à l’entrée du canal de Jonction.

Sur le pont, une plaque Michelin du canal du Midi, détériorée, m’offre un premier moment de rigolade après les déboires du matin, et de la veille. Je commence à me détendre.

À peine plus loin, une petite construction bossue, à laquelle est accolé un abreuvoir, attire mon attention : je ne sais pas s’il s’agit d’un puits ou d’une ancienne glacière…

Autrefois, les bateliers laissaient leur cheval éreinté par la route au relais de Pigasse et repartaient avec une monture toute fraîche. Pour ma part, c’est toute fourbue et déjà transpirante que je me remets en marche le long du chemin, lequel continue en plein cagnard.

Je dois d’ailleurs marquer une courte pause pour soigner quelques bobos. En effet, le frottement du sac à dos, conjugué à la poussière du chemin et à la chaleur, a donné naissance à deux belles ampoules, apparues… sur mes épaules ! Les Compeed que j’ai posé dessus ce matin ont fondu avec la chaleur, et se sont répandus sur les bretelles du sac. Seule solution : protéger les plaies avec des pansements, et des chaussettes par-dessus. Look total glamour garanti !

Au niveau du point kilométrique 179, un pont enjambe un petit cours d’eau : c’est le célèbre aqueduc (mais aussi épanchoir-déversoir) de Quarante qui, de ce côté du canal, ne ressemble pas à grand chose. En contre-bas se trouvent six arches disposées sur deux étages : un étage au niveau du canal, l’autre au niveau de la rivière de Quarante. 

Au milieu du pont, je tombe sur une vanne de fabrication alsacienne, sortie tout droit de l’usine de Illkirch-Graffenstaden, au sud de Strasbourg. Mon grand-père était serrurier pour la Manurhin, à Mulhouse, et je crois que j’ai hérité de sa curiosité pour les ouvrages métalliques de toutes sortes. Une seule question me taraude : comment ça marche ?

Au niveau du pont de Malviès, qui desservait notamment la Borie Blanque (ou «métairie blanche»), se trouve une ancienne auberge et halte de repos de bateliers, transformée en cave à vins-table d’hôte (Le Pourquoi Pas). Je traîne un peu autour pour voir s’il y a de la vie (et du café) à l’intérieur, mais rien ne bouge… 

Pour une fois, les arbres ne sont pas tous sur la rive d’en face. Youpi ! Je dépasse la péniche pédagogique Europodyssée amarrée dans ce secteur ombragée. Reconnaissable à sa coque décorée par l’artiste de street art Speedy Graphito, elle sillonne les canaux lors de séjours de « remobilisation » destinés aux jeunes en difficulté.

Les branches de platanes ploient vers l’eau et offrent une fraîcheur des plus appréciables. Je commence à reprendre mon rythme de marche, laissant peu à peu la fatigue dans mon sillage.

Le canal serpente doucement entre champs, vignes et sous-bois. Finalement, les paysages du sud-ouest du Bitterois sont moins monotones que je ne le pensais. 

Par endroits, on peut voir les dégâts des orages de la veille, à l’image de cette «bûche» tombée d’un platane. 

Le chemin de halage, relativement étroit, est doublé par ici par une petite route technique, qui le surplombe. Et qui m’évite de devoir marcher comme un fil-de-fériste dans la trace creusée par les roues des vélocipèdes.

Un peu plus loin, il passe devant un calvaire brinquebalant, qui semble avoir été érigé au milieu de nulle part. En fait, il donne sur Capestang et la Collégiale Saint-Étienne, dont la tour-clocher de 45 mètres de haut a été construite pour être vue de toute part dans la campagne alentour.

Le trafic des bateaux est quasiment nul, les écluses étant fermées pendant la pause déjeuner. J’en profite pour avancer le long du canal, que j’ai l’impression d’avoir privatisé, en m’égosillant avec mon tube du moment : Corrida de JangadaPuis je repère un petit coin d’ombre parfait pour le pique-nique. Pour moi aussi, il est l’heure de passer à table !

Sans le savoir, je déjeune juste à côté du grand déversoir de l’Ale (ou Lale), qui tient son nom de celui d’une ferme locale. Il date du XVIIe siècle, et a été remanié au XVIIIe. À peine plus loin, comme je n’ai pas bu de café depuis un certain temps, je zappe l’aqueduc de Roubiolas, légèrement en contre-bas du chemin de halage.

Il faut dire que toute mon attention se focalise sur une sorte de cale moderne qui surgit devant moi et me fait l’effet d’un méga anachronisme au milieu du décor ! Après quelques recherches, j’ai découvert sur un blog qu’il s’agit d’un ouvrage construit par le Bas Rhône Languedoc (BRL) pour restituer au service de navigation de l’eau puisée à Naurouze lorsque le Grand Bief en a besoin.

Je passe sur un joli ponceau de pierre, dont j’apprendrais par la suite qu’il se nomme Fer à Mulet, sûrement en lien avec la forme du virage dans lequel il se trouve. La construction est datée de 1776 (gravure visible sur l’ouvrage). Deux colonnettes en pierres sur les côtés ont fait office de bornes passe-corde. Après quelques recherches, j’ai découvert que l’ouvrage est en fait un épanchoir à siphon. Dans un petit bassin en contre-bas se trouvent en effet deux poignées métalliques qui devaient servir à l’actionner. 

Un peu plus loin, le chemin longe le Domaine viticole de l’Ale, et ses grands chais.

Le chemin de halage traverse à nouveau un sous-bois, dont j’apprécie la fraîcheur. Une courte ligne droite et voici le petit épanchoir de l’Ale, dit aussi déversoir Del Rey (!!!)

Je suis étonnée de ne pas voir plus de bornes de halage dans le coin, avec tous ces virages en tête d’épingle…

Dans la plaine, le paysage est dessiné par les parcelles de vignes et les petites oliveraies. Quelques meules de foin viennent compléter ce tableau très «campagne».

Les bâtisses de Capestang apparaissent au loin. Cette commune tient son nom d’une vaste cuvette submersible qui s’étend sur plus de 1 000 hectares, Lou Cap de l’Estang signifiant «la tête de l’étang». L’étang était autrefois relié à la Méditerranée, et des salins y ont été exploités au Moyen-Âge. Il a également servi à l’élevage de sangsues médicinales (brrr…), et pour la récolte de roseaux ou canotes, utilisés notamment pour étancher les tonneaux.

Un peu avant l’entrée de la ville, ma route croise celle du Cairol, qui est à quai. Réplique à l’identique d’un coche d’eau de 1818, cette barque de poste a été créée de toutes pièces par Robert Mornet d’après des plans qui traînaient dans les archives du canal du Midi. Le bateau porte le nom du petit hameau des Cévennes où il a été construit. Ancien mineur d’Alès devenu éducateur spécialisé, Robert Mornet a profité de sa retraite pour mettre son rêve en œuvre. Quinze ans de recherches et de travaux ont été nécessaires pour réaliser l’embarcation ! Si le projet vous intéresse, il est possible d’embarquer sur le Cairol pour des balades sur le canal.*

En avance sur mon horaire, je traîne un peu autour et fais connaissance avec quelques coin-coins ravis de partager la fin de mon casse-croûte.

À l’entrée de Capestang se trouve le pont de Saïsse, contemporain de la construction du canal (1688-1689). Son arche étroite et très basse a donné du fil à retordre à bien des bateliers.

Pour preuve, ce témoignage de Alain Marie, dont la famille transportait du vin en barriques : « Quand nous étions à vide, on s’arrêtait souvent contre ce sacré pont, il est vraiment bas ! Même avec la piscine dans la cale avant, suivant la hauteur de l’eau, le passage était difficile et se faisait à la pince. Mon Père accroupi sur la tille faisait levier et ma Mère à la barre, moteur juste embrayé, allait de droite à gauche. » Pas besoin de connaître tous les éléments de vocabulaire pour comprendre que le passage était délicat !

Le port de Capestang (PK 188) se trouve sur la dernière section du canal creusée à l’époque de Riquet. Une ancienne maison cantonnière abrite désormais la Capitainerie de Capestang et l’office de tourisme. La plaque de cocher fixée sur la façade indique la distance des deux écluses les plus proches : l’écluse d’Argens, à plus de 35 km, et celles de Fonsérannes, à 18 km.

Je fais un petit tour dans la ville pour voir la Collégiale Saint-Étienne, une église gothique du XIVe siècle érigée sur les vestiges d’une église romane, plus modeste. Personnellement, c’est l’arrière de l’édifice que je trouve le plus intéressant : enchevêtrement d’arcs, traces de murs abattus et de fenêtres borgnes, toutes les étapes des différents liftings opérés au fil des siècles y sont compilés.

Je m’arrête sur la place Jean-Jaurès, en terrasse du Café De La Grille, pour siroter un Perrier glacé. J’adore l’ambiance des places du Sud-Ouest, sous le soleil de la fin d’après-midi. Rien ne bouge, pas même une feuille sur les branches des platanes. Toute la ville semble marcher au ralenti. Quelques femmes papotent sur l’unique banc resté à l’ombre. Les serveurs s’éventent avec les cartes des menus, et les papis surveillent, du coin de leurs bérets, l’inactivité alentour. Seules quelques mouches s’agitent autour des touillettes de Sirop Fuego, encore collantes de sucre, qui traînent sur les tables.

Il me faut un treuil, une poulie, une grue, et un café serré pour trouver le courage de me remettre debout, et de rejoindre le canal. Je zappe l’aqueduc de Saïsse à la sortie de Capestang, peu visible depuis le chemin. Je me rattrape plus loin avec l’épanchoir de Piétat, construit après l’inondation de la ville en 1766. Il a été bâti en pierre de basalte.  Sur le pont, trois grosses vannes issue des ateliers de fabrication de machines Bonnet frères, à Toulouse. 

Je continue la marche, d’un bon pas, sur un joli chemin champêtre…

Le chemin s’achève par des dalles de béton, posées sur l’aqueduc de Poilhes. Me voilà parvenue à destination. Je précise, après avoir vu sur Internet des photos dénudées prises devant la plaque Michelin à l’entrée du village, que Poilhes (Pòlhas en occitan) se prononce [pôye] et non poil, comme dans «à poil» !

Au cœur du village, une passerelle métallique permet de passer d’une berge du canal à une autre. Difficile de ne pas céder à la tentation de reproduire ici une anecdote relatée par Nicolas Dür sur son blog : en 1927, le génie militaire de Montpellier aurait construit cette passerelle verte (récemment repeinte en rouge) pour permettre au commandant de la garnison de rejoindre sa maîtresse, la nuit, en toute discrétion…

De l’autre côté de la passerelle, une tête d’homme est étrangement scellée dans le trottoir à l’angle du boulevard des Écoles… Mais ce n’est pas ce qui m’amène ici ! Aperçu sur Twitter, un projet un peu particulier a attisé ma curiosité, aussi je m’étais promis de faire un arrêt à Poilhes pour en savoir un peu plus. 

Ça commence par trois copains de lycée, Benoît, Mathieu et Ludo, qui rêvent faire leur propre bière. Quelques années plus tard, ils montent Les Piliers du Sud, «brigade anti-gorge sèche», et la Gorge Fraîche est créée chez un brasseur local. Depuis, les garçons commercialisent leur bière et proposent, l’été, des séances de dégustation dans la cave vigneronne du grand-père de l’un d’eux.

Hyper active dans le pays Biterrois (festivals, événements, soutien à la plantation de platanes le long du canal), la marque s’installera prochainement à Béziers, où les compères fabriqueront désormais leur bière eux-mêmes, aidés par une sommité du monde de la zythologie, j’ai nommé Christophe Ratz.

En attendant, je craque pour une bière blanche à la coriandre : fraîcheur garantie ! Puis je me laisser tentée par une dégustation des deux autres (en mode échantillon)… Mais l’heure tourne, il ne faut pas que je tarde à rejoindre mes hôtes pour le couchsurfing. 

De l’autre côté du canal, j’aperçois un clocheton dans le ciel de fin de journée… Une demeure bien étrange. Il s’agit en fait de l’école de filles de Poilhes, conçue par l’architecte Adrien Avon en 1903, dont il existe de très beaux plans dans le fonds des archives départementales. Son architecture est vraiment originale !

Sur le pont de Poilhes, encore une jolie plaque Michelin du canal du Midi, datant des années 1930, comme celle vues précédemment. En bonus, un autocollant Sardine Of Marseille de l’artiste Sardo Marsiho. a été collé dessus.

Il faut que j’arrête de traîner, je vais vraiment être en retard. Je bifurque dans une rue pour rejoindre la sortie du village. 

Direction le Viala, un hameau situé à 2 km de là. J’arrive, les pieds en feu, chez mes hôtes qui reviennent tout juste d’une journée de travaux dans un appartement. Je suis accueillie chaleureusement par Nadia et son mari, malgré la fatigue des troupes, et nous partageons ensemble un dîner convivial, ce que j’apprécie. Son mari étant ingénieur mécanicien sur paquebot qui navigue sur l’Antarctique, nous visionnons photos et vidéos de paysages givrés, et d’ours blancs ! Nadia est quant à elle instit’ dans une école qui fait la promotion des pédagogies alternatives, sujet des plus intéressants. 

Ayant accueilli des couchsurfeurs la veille sans avoir le temps de ranger le coin-lit à leur départ, ils me proposent d’utiliser la chambre de leur fille : c’est du couchsurfing 5 étoiles !

Avant de me coucher, je jette un œil à ma boîte mail : je n’ai toujours pas de logement pour le lendemain, toutes mes demandes de Airbnb m’ayant été refusées… Béziers me porte la poisse, ou quoi ?

 

* Les Amis de la Barque de Poste – Robert Mornet
« Le Cairol » 06 47 74 30 50 barquedeposte@hotmail.fr

À lire également, le très bon article de Mathieu Arnal sur les barques de poste : par ici.

Bilan : de Ouveillan à Poilhes (Le Viala), plus de 28 km de marche dans la journée, notamment grâce à mon détour du début de matinée

Prochaine étape

Étape 9 : de Poilhes à Béziers – 18 km

 

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