Canal du Midi Étape 4 : de Bram jusqu’à Carcassonne à pied

sumac et maison de l'écluse de Béteille

C’est le grand jour ! Finis les allers-retours entre Toulouse et le canal du Midi ! Je pars aux aurores de la ville rose pour rejoindre Bram, où j’entame une nouvelle journée de marche… 24 kilomètres à parcourir en direction de Carcassonne, où m’hébergera un premier couchsurfer.

 

Ça y est, cette fois je vais marcher le long du canal d’une traite jusqu’à Marseillan. Arrivée par le premier train en gare de Bram, je trottine en direction du canal, situé à deux kilomètres de là. Je m’arrête au passage pour immortaliser une vieille enseigne, décrépite comme je les aime, et un joli pigeonnier typique du Lauragais.

Je rejoins le canal du Midi à hauteur de L’Île Aux Oiseaux, un restaurant installé dans une ancienne maison cantonnière qui a servi autrefois de bâtiment de perception des droits de navigation. L’établissement n’est pas encore ouvert. Dommage, j’aurais aimé m’y administrer la première dose de caféine de la journée. Argh ! Mon café !

Le port de Bram a été un véritable carrefour commercial à l’époque du fret ; on y embarquait en autres les céréales cultivées dans la région. La navigation sur la voie fluviale faisait l’objet d’un règlement très stricte, aussi les chargements des barques étaient systématiquement vérifiés lors de cet arrêt obligatoire. Le but de la manœuvre : débusquer les éventuels resquilleurs ayant embarqué des personnes ou des marchandises non déclarées à bord.

Aujourd’hui, il n’est plus question de fraudeurs mais de plaisanciers : le port a été transformé en halte nautique, à mi-chemin entre Castelnaudary et Carcassonne, en plein cœur du pays du caçolet.

Je démarre toute seule sur le chemin, dans la fraîcheur du petit matin, les narines bien ouvertes, ravie de quitter le centre ville de Toulouse pour quelques jours. Tout est parfaitement calme : j’ai l’impression d’avoir privatisé le chemin de halage, ce qui est loin d’être déplaisant…

Je laisse progressivement derrière moi le Lauragais pour entrer pas à pas dans le Cabardès. Le ciel est légèrement voilé, les embarcations dorment paisiblement sur les eaux du canal et le soleil naissant joue avec les branches des platanes.

J’atteins rapidement Alzonne, une commune connue autrefois pour son phare aéronautique. Dans l’entre-deux-guerres, la Latecoere (qui deviendra plus tard l’Aéropostale puis AirFrance) transportait le courrier en vols de nuit vers l’Amérique du Sud et l’Afrique. L’axe Toulouse-Narbonne était balisé de phares aéronautiques que les pilotes faisaient allumer lors de leur passage. Chaque phare émettait son propre signal lumineux en morse, sorte de code confirmant aux pilotes qu’ils se dirigeaient dans la bonne direction.

Le phare d’Alzonne a disparu, mais le pont-canal de Rebenty est quant à lui resté en place. Cette construction datant de 1687, munie de quatre arches (visibles en contre-bas), chevauche toujours le petit ruisseau de Rebenty.

Un repère de nivellement a été posé à l’extrémité du pont. Il indique l’altitude du site. Un peu plus loin, le canal croise la route de l’ancienne ligne de chemin de fer de la compagnie P-O-Midi, qui acheminait jadis les voyageurs de Bordeaux à Sète (aujourd’hui Bordeaux-Narbonne). Le pont-rail permettant au train de franchir le canal a été construit en 1854.

J’avance d’un bon pas sur un chemin à découvert, bordé d’arbrisseaux récemment plantés pour remplacer les défunts platanes. Sur la rive d’en face, j’aperçois une sorte de ponton en béton. Je ne sais pas s’il s’agit d’une cale servant à l’amarrage des bateaux ou d’un lavoir des années 1950… Difficile de faire la différence à cette distance. Je m’arrête un peu plus loin, le temps de prendre en photo une toute petite embarcation qui stationne sagement dans les herbes folles.

La végétation ne manque pas sur cette portion de canal. Par endroits, il est difficile de voir où l’on pose les pieds. Justement, des employés municipaux sont en train de nettoyer les abords des berges. Les machines éradiquent les plantes sauvages et redessinent le tracé du chemin de halage.

Déjà quatre kilomètres de parcourus. Me voilà à Montréal, non pas au pays des caribous, mais dans le Carcassonnais, où se situe la jolie écluse de Béteille (PK 85). Jusqu’au milieu du XIXe siècle, l’écluse accueillait la troisième étape de la barque de poste du canal du Midi. Les voyageurs se restauraient dans une auberge, le temps d’un déjeuner, avant de poursuivre la navigation jusqu’à Trèbes.

L’éclusière qui y travaille est absolument adorable. Son petit toutou dans les pattes, elle accueille les touristes maladroits avec un grand sourire, et multiplie les encouragements lorsqu’ils manœuvrent pour passer l’écluse. Je m’octroie une pause près d’un sumac vinaigrier et grignote un en-cas matinal (qui manque cruellement de caféine). Devant moi, le canal s’éveille doucement.

Je profite de ce moment de calme pour me détendre un peu. Les derniers jours ont été essentiellement consacrés aux préparatifs de mon « périple ». Pas si évident que ça d’établir un itinéraire en prenant en compte la contrainte de l’hébergement. J’ai lancé un appel sur le site Couchsurfing, et cinq personnes ont offert de m’accueillir pour une nuitée. Du coup, j’ai adapté mon parcours en fonction de la localisation de ces hôtes, à la dernière minute.

Je continue ma route et pénètre dans une zone plus ombragée. Je progresse sous les branches des arbres, dont certaines ploient jusqu’à toucher l’eau. Par ici, le chemin de halage est jonché d’akènes de platane, témoins de l’intensité des orages des jours précédents. Quelques centaines de mètres plus loin, le paysage change à nouveau : les premières vignes du sud-est du Cabardès font leur apparition.

Au détour d’un virage, une borne dominiale émerge d’une chevelure de lierre. Cette pierre servait à délimiter le fief que le roi avait accordé à Riquet (la zone d’exploitation du canal). J’arrive maintenant à hauteur de l’aqueduc de l’Espitalet (1689), qui enjambe le ruisseau de Roquelande.

Après l’aqueduc de l’Espitalet, je passe devant le domaine agricole de l’Hospitalet, au lieu-dit l’Hespitalet… Oui, dans le Sud-Ouest, c’est un peu la fête de l’orthographe au niveau des noms propres.

De voir cette ferme au milieu de nulle part, je me mets à imaginer la tête des paysans du coin lorsque les premiers bateaux se sont mis à circuler sur le canal. Un spectacle des plus étranges : des barques naviguant à travers champs…

Le ciel est clair à présent ; les arbres bordant le chemin se font plus rares et je chemine sous le soleil. De part et d’autre du canal, les champs moissonnés se reposent avant le regain et les sillons laissés par les machines agricoles allongent leurs dessins vers l’horizon.

Je rate un petit lavoir censé se trouver à proximité du lieu-dit «Les Gourgues». Je me contente du pont de Sainte-Eulalie (1885), une construction assez moderne possédant une jolie balustrade en fer forgé. Le canal du Midi compte aujourd’hui 126 ponts : beaucoup d’entre eux ont été ajoutés bien après son inauguration sur les réclamations des paysans dont les domaines étaient coupés en deux par la voie d’eau.

Le chemin de halage retrouve plus loin des rives arborées. Le paysage est magnifique. Seules ombres au tableau, ces embarcations à moitié coulées, vilaines épaves polluant le canal, à l’instar de ce triste Adagio qui a perdu son tempo.

Je marche maintenant le long du 34e bief du canal du Midi, celui de Villesèque. Au lieu-dit «Les Moulins du Pont», sur la commune de Villesèquelande, le chemin surplombe un joli pont du XVIIe siècle, sous lequel il ne doit pas être évident de faire passer une péniche. Là aussi, un repère nivellement a été placé par les équipes de l’I.G.N.

Je découvre de l’autre côté un vieux lavoir en béton et en métal rouillé. Les femmes du coin ont dû s’y casser le dos pendant des décennies… Aujourd’hui, ce ne sont plus les pattes-mouilles qui flottent dans les eaux du canal, mais de charmants nénuphars. Tout de suite après Villesèquelande, le canal du Midi emprunte un tracé plus sinueux.

Malgré les indications griffonnées sur le petit plan du canal que j’ai embarqué avec moi, je rate la cale Saint-Jean… et je ne me rends pas compte que je franchis l’épanchoir de Villesèque (#shame). Je suis passée en mode Heidi, ou Laura Ingalls. Je m’émerveille de tout ce qui m’entoure. C’est fouillis et touffu, il y a des petites fleurs de sentier et des papillons… Et toujours personne en vue.

J’ai beau être d’humeur guillerette, je ne serais pas contre une buvette digne de ce nom (c’est-à-dire équipée d’un rutilant percolateur). Me voilà à l’écluse de Villesèque, à Caux-et-Sauzens, au point kilométrique (PK) 93. J’ai fait plus de douze kilomètres sans café.

À côté de la maison éclusière, une étroite bâtisse de plain-pied ressemble à s’y méprendre à celle de l’écluse de la Criminelle, vue lors de l’étape précédente.

Ici, le décor change, les paysages se font plus secs. On sent l’influence méditerranéenne à mesure qu’on se dirige vers l’est. À l’entrée du vignoble de la Malepère, les vignes étendent leurs ceps dans la plaine.

Le canal du Midi a joué un rôle majeur dans la diffusion des bibines locales, en France et ailleurs. Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, la ville de Bordeaux jouissait d’un privilège limitant la circulation des vins dans tout l’hexagone. En 1776, des nouvelles lois ont mis fin à ces pratiques (édit de Turgot), et favorisé du même coup l’essor viticole des campagnes du coin.

Pour l’heure, c’est plus de café que de picrate dont j’ai envie, mais bon. Je parviens au pont en dos d’âne de Rocles (1681), après lequel le chemin de halage bifurque derrière une allée de cyprès.

J’ai noté plusieurs fois la présence cyprès aux abords des maisons éclusières. La légende veut que ces arbres symbolisent le degré d’hospitalité d’une demeure : deux arbres placés près d’une maison signifient que le voyageur est invité à y boire et à y manger. Trois cyprès indiquent qu’il peut même y trouver un toit pour la nuit. Et un seul que le vagabond n’est pas le bienvenu.

Je jette un œil à ma carte : je suis déjà à Carcassonne ! Je continue ma promenade vers la double écluse de Lalande (PK 98), la 35e depuis Toulouse.

L’originalité de cette écluse réside dans son drôle de panneau indicateur qui mesure la distance entre le canal du Midi… Et des villes quelques peu exotiques, comme Katmandu, São Paulo ou Ouagadougou.

L’éclusier est-il un grand voyageur, ou simplement un doux rêveur ?

Quelques centaines de mètres plus loin, j’atteins l’écluse d’Herminis, l’avant-dernière de la journée. La péniche La Blanche Hermine y est amarrée… les Bretons sont partout !

Économisant mes réserves d’eau depuis plusieurs kilomètres, je fonce vers le robinet situé à côté de l’écluse. Le trafic est loin d’être dense aujourd’hui, aussi bien sur le canal que sur le chemin de halage, mais la maison éclusière d’Herminis est très animée : elle fait à la fois office de café-snack, de magasin et de restaurant (La Rive Belle). Le spot est vraiment sympa. Les lieux sont décorés avec soin, et de la bonne musique jazzy y est diffusée. Je me pose sous les arbres, à côté d’une tablée d’éclusiers des V.N.F. qui sirotent leurs cafés.

Je suis en avance sur mon horaire d’arrivée à Carcassonne, aussi je décide de m’octroyer une grande pause. En face de moi, péniches et barquettes glissent sur le canal. Très vite, la contemplation se mue en un état proche de la sieste… Je reviens à moi quand une petite famille s’installe à mes côtés. Mon sac-à-dos les intrigue. Nous papotons de marche, de Compostelle…

Je commande un dernier café puis je reprends la route sur un chemin quasi désert. Par ici, les berges ont été grignotées par des ragondins (ou des rats musqués) qui s’y construisent des terriers.

Je continue sur une piste caillouteuse qui maltraite mes pieds fatigués. J’ai troqué mes chaussures de rando pour une paire de running pendant la pause, mais rien n’y fait. L’énorme ampoule contractée lors de l’étape précédente n’a toujours pas disparue. D’après la carte fluviale, je suis à 99,9 kilomètres de Toulouse. Je me traîne jusqu’à l’écluse de «La Douce». Tiens, ça change de la «Criminelle» ou de la «Planque» !

Dans les plans initiaux de Riquet, le canal du Midi n’était pas censé passer par Castelnaudary. Ni par Carcassonne : le raccordement de la ville à la voie d’eau ne date que de 1810. Pendant plus d’un siècle, le canal a contourné la ville par le nord : cet ancien tracé est encore visible aujourd’hui au niveau de l’épanchoir de Foucaud.

À l’époque, le site comprenait un port assez important ainsi qu’une série de trois écluses. À côté de l’ancien canal, la maison du garde de l’épanchoir a été transformée en gîte rural. Il est également possible d’y dormir… perché dans les arbres du jardin attenant à la bâtisse.

C’est officiel, je viens de franchir la barre des 100 kilomètres parcourus le long du canal ! Ce petit exploit me donne la vigueur nécessaire pour progresser vers mon point de chute. Le chemin de halage se transforme maintenant en sentier serpentant dans le sous-bois. Je repère une autre borne dominiale au bord de la piste.

Plus loin, à l’approche de la ville, le bief comme le chemin de halage s’élargissent et s’ouvrent sur une nouvelle architecture végétale.

Je me trouve à présent dans la «banlieue» de Carcassonne. Je me dirige vers un pont-rail, dont les piles portent encore l’empreintes des cordes servant à haler les bateaux. J’avance en enjambant les détritus : le chemin de halage est en effet bien crado sur cette dernière portion de canal. Tout à coup, le chemin s’arrête : il faut rejoindre la route et emprunter un trottoir étroit.

Les grandes arcades que j’aperçois en contre-bas de la route laissent imaginer l’ampleur des travaux d’excavation réalisés, avec les moyens de l’époque, pour faire entrer le canal dans la ville.

Je poursuis vers le port de Carcassonne, terminus de la journée (PK 105). Les quais affichent complets. La capitainerie, qui occupe tous les anciens bâtiments du port, tourne à plein régime en cette saison.

De l’autre côté du pont, les flots de voyageurs se déversent de la gare de Carcassonne. Juste en face, un kiosque abrite le «point info» de l’Office du Tourisme. La marquise et les mosaïques qui le décorent fleurent bon les Années Folles.

Autre témoignage visible de la prospérité passée du lieu, l’Hôtel Le Terminus (1914) dont les chambres surplombent le square André-Chénier.

J’ai encore le temps de flâner en ville. Je déambule dans des ruelles commerçantes. Une troupe de cirque répète un spectacle annoncé pour le soir-même sur la place Carnot. Je m’offre une petite bière en terrasse, chez Félix, un vrai bistrot du Sud. Et puis, le temps d’acheter une bouteille de vin et de découvrir un repère de nivellement en fonte (rue Chartran), me voilà arrivée chez mon hôte du soir.

Hakim me propose de repartir pour une visite de la Cité et une baignade au lac de la Cavayère. Avanti ! La cité médiévale est gavée de monde en cette saison, aussi nous prenons la direction du lac. Nous en faisons le tour pour trouver une plage très calme. Ce rafraîchissement inattendu me fait le plus grand bien. Les jambes coupées, je barbotte plus que je ne nage.

Plus tard, nous nous régalons d’un plat de sardines cuisinées avec soin par mon hôte. Fin œnologue, Hakim me fait goûter un délicieux Bordeaux (qui me fait rougir du Merlot que j’ai apporté). Nous passons la soirée à parler de voyages, de Carcassonne, de la Kabylie… Merci Hakim pour cet échange précieux, pour ton accueil chaleureux et ton hospitalité généreuse !

Je m’endors en réalisant que je suis encore à sept jours de marche de Sète. Ce qui est peut-être mieux qu’à trois jours de Troyes, ou à quarante jours de Quarante.

De Bram à Carcassonne à pied – 25 km de canal, 30 km en tout dans la journée

Pour briller en société (et gagner des camemberts au Trivial Pursuit)

Pourquoi une barque de «poste» ?

La barque de poste n’acheminait non pas du courrier, mais des voyageurs. Le terme de «poste» désignait une unité de mesure correspondant à la distance entre deux relais de chevaux. Et oui, les montures qui tiraient la barque se fatiguaient vite, il fallait en changer régulièrement.

Prochaine étape

Étape 5 – De Carcassonne à Marseillette – 22 km

 

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