Canal du Midi Étape 3 : de Avignonet-Lauragais jusqu’à Bram à pied

Troisième étape-test à quelques jours du grand départ : je rejoins Avignonet-Lauragais (PK 48) où j’ai fini l’étape précédente. Objectif du jour : atteindre Castelnaudary (PK65) avec seulement 4h de sommeil dans les pattes pour cause de boulot de dernière minute. Mais une fois encore, en chemin, mes plans ont changé.

Arrivée en gare d’Avignonet-Lauragais au petit matin, je prends la direction du village, situé sur les hauteurs, à flanc de coteau. J’erre dans les rues à la recherche d’un café ouvert. Peine perdue ! Les Avignonetains roupillent encore.

Commune paisible située en plein cœur du Lauragais, Avignonet-Lauragais a vécu des heures sombres au XIIIe siècle, notamment lors du célèbre massacre des inquisiteurs par les cathares.

Pour faire vite, les cathares sont alors considérés comme des hérétiques par l’Église catholique. Ils prônent un retour à la foi des premiers chrétiens, et préconisent un mode de vie hyper ascétique (végétarisme et abstinence, youpi).

ruelle de avignonet lauragaisavignonet lauragais le matin

Mais au-delà de ces divergences alimentaires et religieuses, le désaccord est également politique : les cathares s’opposent à l’opulence des membres du clergé et rejètent le système féodal. Pour eux, ceux qui cultivent les terres doivent les posséder et, c’est là que ça coince, ils refusent de reconnaître l’autorité du Pape.

Ces idées se propageant rapidement dans les milieux populaires, l’Église décide d’employer les grands moyens. Un tribunal de l’Inquisition est mis en place : les cathares dissidents (et dénoncés) y sont jugés. S’ils renoncent à leurs croyances, sous l’influence de violences savamment assénées, ils peuvent éventuellement s’en sortir indemnes…

église notre dame des miracles à avignonet 3église notre dame des miracles à avignonet

En 1242, une base de l’Inquisition s’étant installée dans la bourgade fortifiée, le seigneur de Mirepoix et une bande de chevaliers faydits (privés de terre) mènent l’assaut contre deux inquisiteurs et la suite qui les accompagne. Surprises dans leur sommeil, onze victimes sont hachées menu. L’histoire des rebellions hérétiques s’achève deux ans plus tard dans un barbecue géant lors duquel les cathares font office de combustible. Les derniers opposants seront condamnés dans les années 1320.

Au XIVe siècle, les catholiques ayant repris le pouvoir dans la région, on se met à ériger des édifices qui affirment le pouvoir de l’Église. Notre-Dame-des-Miracles date de cette époque. De style gothique, bâtie en belles pierres, elle domine Avignonet et les terres alentours. Vue d’en bas, elle est toute biscornue : on a l’impression qu’un architecte a empilé au petit bonheur la chance des étages, des arcades et des corniches.

église notre dame des miracles à avignonet 2église notre dame des miracles 1

J’aurais bien jeté un œil à l’intérieur, mais les portes sont closes. Je m’apprête à passer mon chemin quand je tombe sur… des sarcophages paléochrétiens transformés en jardinières municipales !

Impossible de savoir s’il s’agit d’originaux ou de copies. Le musée Saint-Raymond, à Toulouse, en possède plusieurs exemplaires. Ces cercueils en marbre, datés en gros entre les IIIe et VIe siècles, ont bien souvent été retrouvés à la campagne, faisant office d’abreuvoirs pour le bétail ou employés comme éléments de mobilier dans les jardins.

sarcophage paléochrétien à Avignonet lauragais

Plus bas dans le village, à l’emplacement de l’ancien rempart, s’élève une tour en poivrière très étroite qui protégeait le pont-levis donnant accès au bourg. Elle est gardée par la statue d’un chevalier en arme : un croisé.

Au XVIIe siècle, un bandit de grand chemin répondant au nom de Michel de Paulo faisait trembler les villageois du coin. Arrêté par les Avignonetains, il a été enfermé vivant dans la tour « jusqu’à ce que mort s’en suive », comme le rappelle une plaque apposée sur le monument. Plaque que l’on peut lire en remplissant sa gourde, puisqu’un robinet d’eau potable est installé sur une ancienne borne-fontaine juste à côté.

Avant de prendre le chemin du canal, je cherche une croix discoïdale mentionnée dans plusieurs ouvrages. Je la déniche tout au bout des vestiges des remparts médiévaux, à moitié grignotée par le temps et la végétation.

Les stèles discoïdales sont des pierres dressées à l’emplacement d’une sépulture. De forme ronde et souvent ornées d’une croix, elles étaient plantées au niveau de la tête du défunt (mais la plupart des stèles ont été déplacées). Il resterait 150 stèles de ce type en Lauragais et 300 en Languedoc. Voilà pour le point «vieilles pierres» de Avignonet-Lauragais. Il est temps de redescendre vers le canal.

La découverte du patrimoine historique du village valait le détour, mais je me sens presque soulagée de retrouver les berges du canal du Midi. Il est tôt, les environs sont déserts. Les péniches et leurs passagers sommeillent encore, et je profite de ce calme pour écouter les chants matinaux des piafs dans les platanes.

J’ignore port Lauragais, un port moderne créé en même temps que l’autoroute des Deux-Mers, et avance vers la commune de Montferrand : je quitte la Haute-Garonne pour entrer dans l’Aude.

Mon téléphone n’aime pas la lumière du matin, ni les jeux d’ombres dans ce décor feuillu, et encore moins l’alternance de la météo entre soleil éclatant et menace nuageuse. Un petit coup de chauffe va également saturer les photographies du jour : préparez-vous à des clichés bien vintages !

Je suis en route vers un site primordial où toute l’histoire du canal du Midi s’est jouée au XVIIe siècle : le col de Naurouze. Car creuser un canal, c’est bien beau, mais encore faut-il mettre de la flotte dedans. Or le tracé de la voie artificielle ne rencontre pas suffisamment de rivières pour alimenter le bazar : il a donc fallu trouver de l’eau ailleurs. C’est là que Pierre-Paul Riquet entre en scène et résout ce problème sur lequel avait buté ses prédécesseurs.

Pierre-Paul a passé une partie de sa vie à prélever la Gabelle (l’impôt sur le sel) dans la province du Languedoc, une fonction qui l’a amené à parcourir la région en long et en travers. Résidant à Revel, au pied de la montagne Noire, Riquet imagine détourner plusieurs sources qui prennent naissance dans le massif pour les acheminer jusqu’à un site appelé alors « les Pierres de Naurouze ». Et cette idée va l’obséder une bonne partie de sa vie.

Dès 1655, il teste des systèmes hydrauliques expérimentaux dans le jardin de sa demeure, à Bonrepos, près de Toulouse. Mais pour convaincre le Roi, et tout d’abord Colbert, il va devoir concevoir sur ses deniers personnels une rigole d’essai. Elle est creusée en quatre mois à peine, en 1665.

Le projet validé, cinq années de travail sont nécessaires pour réaliser les ouvrages techniques permettant de canaliser ces eaux vives afin qu’elles viennent alimenter le canal quarante kilomètres plus loin. En 1672, la portion reliant Toulouse à Naurouze est navigable.

Juste avant Naurouze, je passe par écluse de l’Océan, sur laquelle a été posée une plaque commémorative en l’honneur de Thomas Jefferson. L’ambassadeur américain s’est fendu d’une balade sur le canal en 1787, pour examiner l’ouvrage et ramener le savoir-faire des frenchies aux United States.

L’écluse de l’Océan est la dernière écluse à contre courant avant le seuil de Naurouze. Car la particularité du canal, c’est de couler dans deux directions opposées : il serpente d’est en ouest de Naurouze à Toulouse, et d’ouest en est de Naurouze à Agde.

Point le plus élevé du canal du Midi, à 200 mètres d’altitude, le site de Naurouze constitue aussi un carrefour où les eaux se partagent naturellement. Depuis cette double pente au faîte du Lauragais, les ruisseaux alentours empruntent des directions opposées, les uns courant vers la Méditerranée, les autres alimentant les rivières qui remontent vers l’Atlantique.

Me voilà arrivée au seuil de Naurouze. J’avais prévu de visiter les lieux dans un ordre pré établi, mais je suis irrésistiblement attirée par la magnifique allée de platanes qui s’étire au loin. Plantés en 1809, ce sont pas moins de 62 arbres, atteignant 45 mètres de haut, qui traversent l’ancien bassin d’alimentation initialement créé par Riquet. Ce gros réservoir de forme octogonale a été partiellement comblé en raison de son ensablement fréquent.

Je presse le pas : le chemin ombragé par les platanes bicentenaires est censé m’amener jusqu’à un café, sur lequel j’ai projeté de nombreux espoirs. Malheureusement, l’univers a décidé que je serais privée de ma drogue préférée aujourd’hui : le café est fermé (petit cri de détresse à l’intérieur de moi-même).

Au départ, deux canaux de dérivation alimentaient en eau le bassin du seuil de Naurouze. Et on l’a vu plus tôt, c’est la montagne Noire qui faisait office de «château d’eau». L’Alzeau était prise autrefois près de sa source et conduite vers une voie appelée «rigole de la Montagne», qui rejoignait alors les eaux d’une autre rivière d’importance, le Sor. L’Alzeau se déverse aujourd’hui dans le lac de Saint-Ferréol, un bassin artificiel creusé par les équipes de Riquet à partir de 1667 et qui alimente toujours le canal du Midi.

Devant la terrasse du café (ce dernier étant – je le rappelle – fermé), les eaux qui ont été récoltées depuis la source du Sor font leur arrivée via la Rigole de la Plaine, deuxième canal de dérivation créé à l’époque par Riquet, et toujours en service aujourd’hui.

arrivée des eaux de la rigole de la plaine à naurouzela rigole de la plaine au seuil de Naurouze

Non loin de là, deux chutes d’eau alimentaient jadis des moulins à blé. Les bâtiments de l’ancienne minoterie sont les derniers témoins de cette activité révolue. Le logis du contremaître a quant à lui été transformé en chambres d’hôtes. La minoterie, qui a fonctionné de 1832 jusqu’en 1986, trouvera peut-être elle aussi un second souffle dans la reconversion touristique (notez le magnifique contre-jour qui sera mis sur le compte de l’absence de caféine dans mon organisme). 

un champ près du seuil de Naurouze

Derrière le logement de l’ingénieur du Canal, une deuxième allée de platanes, plus petite et plantée à travers champs, mène à l’obélisque érigée à la mémoire de Riquet sur un terrain acquis par ses descendants.

L’obélisque datée de 1825 se dresse sur un petit promontoire. L’endroit est très calme malgré la proximité immédiate de l’autoroute des Deux-Mers.

Je repasse devant l’ancien bassin octogonal, autour duquel Riquet envisageait des aménagements conséquents (résidences et magasins) qui n’ont jamais vu le jour faute de moyens. Même histoire pour la statue à la gloire de Louis XIV qui devait trôner au centre du plan d’eau.

l'ancien bassin octogonal du seuil de Naurouze

Le site manque tout de même d’un plan d’ensemble, de signalétique et de schémas explicatifs. Du coup, je me promène au petit bonheur la chance et longe les différentes rigoles.

Avant de quitter les lieux, je passe devant un épanchoir ancien, un ouvrage de régulation qui limite de manière très précise le niveau du bassin de Naurouze. Les eaux excédentaires sont évacuées vers le Fresquel, une rivière qui se jette plus loin dans l’Aude, le trop-plein d’eau servant à l’agriculture locale.

Les sortes de longues marches d’escaliers qu’on aperçoit sur la photo sont des radiers, qui permettent de lutter contre l’érosion de l’épanchoir.

les eaux de l'épanchoirépanchoir du seuil de Naurouze

Le seuil était donc connu à l’origine sous le nom de «Pierres de Naurouze». Les roches extraites lors des travaux d’excavation du basin ont servi de pierres de construction dans la réalisation de nombreux ponts, bâtisses et écluses en amont et en aval de Naurouze.

La pierre est en effet un matériaux qui faisait cruellement défaut dans la région toulousaine. L’architecture de Toulouse porte la mémoire de cette particularité locale : la ville est faite de briques de terre cuite et de mortier mélangé aux galets «pêchés» dans la Garonne.

Après avoir fait quelques centaines de mètres sur un chemin de campagne, je rejoins le canal au niveau de Labastide-d’Anjou et du pont du Ségala, bâti avec ces mêmes pierres. Il est précédé d’un vieux lavoir à l’abandon.

Je franchis le pont pour changer de côté de halage, et que vois-je ? Un établissement OUVERT ! Caféééééééé ! Je squatte la terrasse du restaurant Le Relais du Riquet, et m’offre avec grand bonheur le premier kawa de la journée, avec vue sur le port.

Ragaillardie par ce shooter de caféine, je sors du petit bourg et emprunte un chemin sauvage labouré par les roues des vélos. À partir de là, la végétation se fait plus lacustre. Et la nature reprend ses droits, notamment celui de manger les panneaux qui ont été posés sur les platanes.

Je passe à côté de la poterie de monsieur Not, célèbre fabricant de cassoles, ces plats en terre cuite dans lesquels mijote le cassoulet. Son atelier se situe à Mas-Saintes-Puelles, un village dont je reparlerais à l’occasion par ici car il est lié à la légende de la basilique Saint-Sernin de Toulouse.

Ce travail de la terre cuite dans le Lauragais ne date pas d’hier. Riche en terres argileuses, la région comptait nombre de tuileries et de briqueteries, dont plusieurs étaient implantées près du canal du Midi.

J’arrive rapidement à l’écluse de la Méditerranée, qui marque la fin du bief de partage des eaux entre l’Atlantique et la Méditerranée. Me voilà à 56 km de Toulouse, et à 10 km de Castelanaudary. L’écluse, qui s’appelait autrefois l’écluse du Médecin, est connue pour avoir servi de décor pour une campagne de pub des années 80 (le célèbre «Reviens-Léon, j’ai les mêmes à la maison !!!» des raviolis Panzani).

Tout de suite après, voici la double écluse du Roc ; son bassin est très large, et plus rectiligne. Depuis Avignonet-Lauragais, les écluses ne sont plus automatisées mais mécanisées : leur franchissement se fait sous la surveillance (et grâce à l’aide) d’un employé des Voies Navigables de France. Les maisons éclusières servent donc de locaux techniques, et pour certaines d’habitations.

Je repars d’un bon pied malgré la fatigue et le manque de sommeil. Le chemin est vraiment joli par ici, tout bordé de joncs et d’herbes folles. J’avance accompagnée du délicieux sentiment de liberté propre à ceux qui font l’école buissonnière en plein milieu de la semaine. 

Le canal continue à zigzaguer dans un sens puis dans l’autre. À travers les arbres, j’aperçois les premières parcelles de vignes, ainsi que des champs de tournesols.

Toujours au Mas-Saintes-Puelles, j’arrive face à une belle échelle de trois écluses. Première écluse triple du parcours depuis Toulouse, l’écluse de Laurens semble être posée au milieu de nulle part, en rase campagne. La maison éclusière, laissée à l’abandon, participe de cette sensation. Pourtant, il suffit de tendre l’oreille pour deviner l’agitation toute proche de l’autoroute.

Autre destin pour l’écluse de la Domergue, transformée en gîte depuis l’été 2017. Je m’arrête juste le temps de prendre en photo la plaque de cocher qui indique à quelles distances se situent les deux écluses les plus proches.

En partant de la Domergue, je papote avec un couple qui vit sur les canaux de France. Mon projet de «canal du Midi à pied» dénoue les langues, et il n’est pas rare que l’équipage d’un bateau m’interpèle pour me demander jusqu’où je marche comme cela.

L’écluse de la Planque a quant à elle perdu sa plaque de cocher. Sûrement repeintes à la main il y a longtemps, les informations sont imprimées en «délavé» à même la pierre. Il s’agit de l’une des plus vieilles maisons éclusières du canal, que jouxtaient un moulin farinier et une minoterie (1832). La maison a été elle aussi rénovée et transformée en chambres d’hôtes.

L’arche d’où sortait l’eau ayant actionné les mécanismes du moulin est toujours visible après de l’écluse, à côté d’un petit ouvrage en béton. Et un vieux puits, installé près de la maison, attend qu’on l’actionne.

J’approche de ma destination finale, et comme souvent à l’entrée des villes, le sentier sur lequel je marche se transforme en piste goudronnée.

Un peu avant Castelnaudary, je tombe sur une série de platanes dont les troncs portent de larges entailles : c’est une technique utilisée pour faire dépérir les arbres atteints par le chancre coloré.

Les virages se font également plus larges aux abords de la ville : on sent que le trafic fluvial a du être dense par ici.

Au départ, le canal du Midi n’était pas censé passer par Castelnaudary. Mais Riquet, en bon business man, a convaincu les consuls de la cité de signer un contrat permettant l’arrivée de la voie d’eau au pied de la ville… en échange, bien sûr, d’un investissement financier de taille de leur part.

Me voilà parvenue à destination. Je passe sous le pont Neuf qui précède le port de Castelnaudary. De longues barres métalliques protègent l’angle du pont, mais la pierre en dessous porte toujours la marque des cordes de halage qui ont été manipulées par les bateliers pendant des années.

De l’autre côté du pont, je découvre un petit port bien animé. Construit entre 1786 et 1791, le port de Castelanaudary était un arrêt obligatoire pour le paiement des redevances, et un lieu d’échanges commerciaux intenses.

Je suis très en avance sur mon programme. Je décide de faire une halte dans une cave à vins du port, La Cave du Canal, un lieu connu pour ses dégustations de vins, et que j’avais repéré sur internet. Le bar est désert, comme la terrasse, mais je suis accueillie par un patron super sympa. Je m’offre une bière blonde légère, une Fontilla bien fraîche de la brasserie Le Grand Bison en Ariège, que je déguste en me demandant quel est l’équivalent du mot «locavore» pour les liquides…

Je laisser le temps s’écouler… J’observe les nuages qui passent au loin, et contemple la lenteur des embarcations qui manœuvrent pour entrer dans le port. Le patron met de la musique africaine très douce, et les notes de kora s’égrainent, comme les minutes.

Après la bière, je commande un café pour me réveiller. Un ami mauritanien du patron, de passage au pays du cassoulet, m’offre un thé à la menthe. J’aurais droit à deux verres supplémentaires, et leurs saveurs si bien résumées par l’adage entendu mille fois en Afrique de l’Ouest : «le premier thé est amer comme la vie, le deuxième fort comme l’amour, le troisième suave comme la mort».

Je croise l’équipage du bateau rencontré plus tôt dans la matinée. On se remet à bavarder. Le face à face avec ces camarades voyageurs est improbable, et la scène me paraît presque irréelle : boire un thé africain au bord du canal du Midi en papotant de nos périples respectifs. Comme quoi, même en partant de chez soi, les rencontres les plus inattendues peuvent arriver.

Je me remets en route, charmée par ces rencontres imprévues. J’ai encore un peu de temps devant moi avant de prendre le train qui me ramènera à Toulouse. L’occasion de visiter les environs.

Le port se termine par le pont Vieux, en dos d’âne, qui permet d’accéder au Grand bassin de Castelnaudary. À sa gauche se trouve l’ancien moulin national, dans un état proche de la ruine.

Deux vents soufflent particulièrement fort dans le Lauragais : l’Autan, qui vient du Massif central, et le Cers, en provenance de la côte atlantique : de quoi faire tourner à plein régime les moulins à vent qui bordaient autrefois le bassin de Castelnaudary. Avec l’arrivée du canal,  le commerce des blés et des farines s’est intensifié, faisant la prospérité de la ville. Sur les berges du bassin, certaines pierres de construction ont été creusées par les rafales de vent. Ces vents profitaient aussi aux lavandières, qui faisaient sécher les linges à côté des lavoirs, en bordure du bassin.

Un peu plus loin, je grimpe dans une ruelle qui se faufile entre les vieilles bâtisses.

Revenue au pied du moulin, je remarque une borne repère qui marque les limites de la propriété du canal. Elle a probablement été installée au début du XIXe siècle.

Je traverse le pont vieux et admire la vue sur le Grand bassin de Castenaudary, sorte de lac creusé dans un vallon au pied de la ville en 1666. C’est ici qu’ont eu lieu les cérémonies officielles d’inauguration du canal en 1681.

Au XVIIIe siècle, des centaines des barques longeaient le bassin et se débattaient avec les vents tempêtant dans le coin : nombres d’entres elles ont sombré dans ces eaux. En 1754, l’île de la Cybelle (ou Cybèle) a alors été aménagé pour faire office de brise-lames. Jusqu’au milieu du XXe siècle, le petit îlot accueillait une guinguette, et il était reliée au moulin par une passerelle.

Venaient s’y détendre les travailleurs issus des nombreux corps de métiers liés à la batellerie, et dont les ateliers étaient aménagés tout autour du bassin.

Les vents mauvais, qui compliquaient tant la navigation, ont donc fait la richesse de Castelanaudary. Plus de vingt moulins étaient implantés autour de la ville. Deux d’entre eux, construits vers 1680, tournaient à plein régime juste à côté de l’écluse Saint-Roch. Ils étaient alimentés par une importe chute d’eau de près de 10 mètres, qui a nécessité l’aménagement de cette écluse quadruple à la sortie du bassin. Les moulins ont été remplacés par une minoterie, dont le bâtiment est toujours visible aujourd’hui.

L’écluse de Saint-Roch (1678) était une étape importante pour les coches d’eau transportant des voyageurs. Partie de Toulouse au petit matin, la «barque de poste» y faisait halte pour la première nuitée, appelée « la couchée» : les passagers descendaient dans une hostellerie pour la nuit. La chapelle Saint-Roch, du nom de la confrérie qui l’a érigée, ouvraient ses portes pendant ces temps de pause. Le complexe éclusier comportait également une auberge, ainsi qu’une écurie.

Après une nuit réparatrice, les voyageurs chargeaient leurs bagages dans une nouvelle barque, en bas de l’écluse, avant de naviguer vers la prochaine étape : le port de Bram.

Au XIXe siècle, un cordier avait été installé ici à résidence. On le voyait, paraît-il, marcher à reculons sur les berges bordant l’écluse quand il tressait ses cordes de chanvres.

Aujourd’hui, le spectacle a changé : des grappes de touristes sont venus assister aux opérations permettant aux bateaux de passer les quatre bassins de l’écluse. Je me retrouve propulsée dans une atmosphère très animée, alors que je m’habituais doucement à la marche solitaire le long du canal.

Je n’ai pas vraiment envie d’achever la journée sur cette attraction touristique. Je consulte mon plan : il y a une gare à Bram, à quinze kilomètres de là. Allez, zou ! C’est parti pour quelques heures de marche supplémentaires !

Sitôt l’écluse passée, place au silence et aux rêveries. Je retrouve mes copains les canards, toujours aussi peureux, même à proximité des villes où ils sont largement engraissés par les promeneurs.

J’arrive à l’écluse de Gay, autre écluse à deux bassins, flanquée d’une très jolie maison éclusière. Elle comprenait autrefois un moulin farinier et une minoterie (1818), ainsi qu’un moulin à scie (qui alimentait donc une scierie).

À la sortie de l’écluse, un petit canal de dérivation rappelle l’activité du moulin disparu. Sous sa voûte jaillissent toujours des jets d’eau. Plus loin, on peut encore voir une petite arche, assez basse, sous laquelle passe un ru. La plupart de ces installations datent de l’époque de Riquet ; elles permettaient aux populations d’exploiter les eaux excédentaires du canal.

La piste aménagée est prolongée par un large ruban de terre, très agréable pour la marche. Par chance, il y a peu de vélocipèdes énervés dans les parages aujourd’hui. Le chemin est pour moi toute seule, et j’en profite ! J’avance au rythme des chansons… que je braille à tue tête, au risque de faire déguerpir la faune environnante.

 

Autour de moi : les teintes vertes de la nature foisonnante, le bruit du vent qui soulève légèrement les feuilles des platanes, et un léger bruissement à la surface du canal (enfin, quand j’arrête de chanter).

Le ciel se voile, ce qui rend le silence un peu plus sourd… j’aurais peut-être du m’abstenir de pousser la chansonnette.

Me voilà à l’écluse du Vivier, écluse triple située sur la commune de Saint-Martin-Lalande. Dans les années 1827-1830,un moulin et une minoterie ont été bâtis sur la rive droite.

Le moulin du Vivier, a défaut d’avoir repris du service, abrite désormais un magasin de négoce de farines et des graines locales. On peut donc s’y approvisionner en farines et autres denrées locales, mais aussi y faire le plein de vins régionaux (hips).

Le chemin de halage, qui était plus tôt protégé du feuillage, se découvre avant l’écluse Guillermin, où les platanes ont été abattus. Sans les arbres, on se rend compte à quel point le tracé du canal est rectiligne par endroit.

Pour changer, cette 24e écluse est une écluse simple. Elle comporte une maison éclusière et un appentis. Par ici, les abords des écluses commencent à être de plus en plus soignés par ceux qui y travaillent, et parfois y résident.

Je progresse à découvert sous le soleil qui pointe, alors que le chemin de halage se transforme à nouveau en piste caillouteuse, qui maltraite mes pieds fatigués.

L’écluse suivante est celle de Saint-Sernin, en hommage à Saturnin, un saint toulousain qui a également donné son nom à la basilique de la ville rose. Malgré mes recherches à la bibliothèque du patrimoine, je n’ai pas pu mettre la main sur un ouvrage qui explique l’origine des noms des écluses du canal du Midi. C’est bien dommage, d’autant que certaines ont des appellations intrigantes…

Un appentis attenant à la maison éclusière réveille mon goût pour les vieilles portes déglinguées.

Je monte sur un petit pont pour avoir une vue d’ensemble. En regardant le sas de l’écluse, je ne peux pas m’empêcher d’avoir une pensée pour les ouvriers qui sont parvenus à réaliser ce type d’ouvrage avec les moyens disponibles au XVIIe siècle.

Je me perds en divagations avant d’atteindre l’écluse de Guerre, où il n’y a guerre de monde. J’en suis à 70 kilomètres marchés le long du canal. Et à 22 kilomètres dans les pattes depuis ce matin.

Je décide de troquer mes chaussures de randonnées contre une paire de running neuves, c’est l’occasion de les faire un peu… Je presse le pas, voyant le ciel s’obscurcir au loin. L’orage se rapproche dangereusement.

Là encore, comme dans plusieurs secteurs du parcours, un puits a été creusé juste après l’écluse.

Le paysage se modifie de nouveau, alors que les courbes du canal s’éloignent un peu de l’autoroute des Deux-Mers.

Les blés refont leur apparition entre les platanes. Le long du chemin, certains champs portent la marque toute fraîche des machines agricoles qui les ont sillonnées.

Plus loin, je croise le Tourmente amarré en amont de l’écluse de La Peyruque. Le ciel est toujours chargé. Ne sachant pas ce que je vais trouver à la prochaine écluse, je préfère faire une halte le temps de voir si l’orage passe. Ou pas.

Le vent se lève, et des rafales à écorner des bœufs font plier les branches de platanes. Je me réfugie dans la maison éclusière qui abrite une petite épicerie-café. Le spot est connu des navigateurs, moins pour les objets artisanaux qui y sont vendus que pour les bons petits vins qui y sont proposés (ça écluse sec le long du canal). Pour l’heure, c’est de café dont j’ai besoin. Et d’un coup de sucre.

Je m’installe sur la terrasse. Je pense aux gens qui se déplaçaient le long du canal il y a plusieurs siècles. Faute d’argent pour monter dans une barque de poste, certains empruntaient le chemin de halage à pied. Ils devaient probablement demander le gîte chez des paysans, dans des granges, pour trois sous ou un coup de main. Puis ils repartaient, avec leur besace, ou leur habit pour tout bagage…

J’en suis à peu près là quand un vélocipède déboule à toute blinde avec un porte-carte accroché sur le guidon, et une caméra go-pro vissé sur son casque de protection. Ok, il faut que je me bouge. Juste avant de partir, je croise l’équipage du Tourmente. Sam, le pirate en chef, que je connais de Toulouse, me propose d’embarquer à bord. L’idée d’un tour en péniche est très tentante, mais nan. Mon challenge, c’est d’avancer un maximum le long du canal à pied.

Juste après l’écluse, je m’arrête à nouveau pour prendre en photo une de ces pierres, à l’angle des ponts, qui se souviennent de la morsure des cordes servant à haler les bateaux.

Ma décision de continuer à pied est récompensée quelques centaines de mètres plus loin : à bord de la péniche, j’aurais raté l’arrêt à la charmante écluse de La Criminelle. Encore un nom bien mystérieux… Une Planque, une Peyruque, une Criminelle ? Mais que s’est-il passé sur cette portion du canal ?

Le toit de la maison éclusière est un peu enfoncé, mais on voit toujours la jolie génoise à trois rangs qui fait comme une frise en-dessous. Et les rosiers semblent avoir été plantés devant la façade comme pour participer du côté «carte postale» de l’ensemble.

Le ciel se fait enfin plus clément. Ouf. Des coins de ciel bleu commencent même à apparaître au-dessus des champs de blé dorés.

Quelques dizaines de mètre avant l’écluse suivante, l’aqueduc de Treboul (ou Tréboulet) permet au canal d’enjamber le ruisseau du même nom.

Comme toutes les écluses de cette portion du canal, l’écluse de Tréboul a été construite vers 1674. Elle se trouve sur le territoire de la commune de Pexiora. Le village, situé entre Castelnaudary et Bram, est un ancien point relais de la Via Aquitania, une voie romaine créée au Ier siècle de notre ère pour le transports des marchandises.

Le canal du Midi croise à cette hauteur plusieurs chemins de randonnées, ainsi qu’une petite portion du chemin de Compostelle, qui rejoint Carcassonne.

À Villepinte, j’emprunte l’épanchoir à arches (1739) permettant aux eaux excédentaires du canal de verser dans un ruisseau en contre-bas, et dont je ne garderais qu’une photo floue. Bon, de toute manière, les huit arches ne sont visibles que de l’autre côté du canal, où a été aménagé également un grand lavoir, que je n’ai pas vu non plus. Tout comme l’aqueduc de Mesuran (ou Mézuran, ou Mézéran… ou Mézeran ! ), datant de 1693 et censé se trouver par là.

Toujours au calme, je chemine tranquillement sur cet itinéraire balisé et marqué par les célèbres barres horizontales rouge et blanche des chemins de Grande Randonnée (GR pour les intimes, et les fans de mots fléchés). Mes petites pattes commencent à sentir les kilomètres qui s’accumulent au compteur, mais je tiens bon.

J’arrive maintenant au niveau de l’écluse de Villepinte. La maison éclusière a perdu sa plaque de cocher : les informations techniques ont été peintes à la main sur la façade.

Tout est paisible en cette fin d’après-midi : le souvenir des vélocipèdes énervés semble déjà loin et la navigation sur le canal s’est ralentie.

En avançant vers la prochaine écluse, je sens une présence derrière moi : c’est le Tourmente qui m’a déjà rattrapée ! En me dépassant, les membres de l’équipage me narguent et me mettent au défi : qui de nous parviendra en premier au port de Bram ?

Je repasse devant eux au niveau de l’écluse de Sauzens. Normal, vu que je n’ai pas à manœuvrer une péniche de près de 30 mètres de long pour franchir le sas. J’accélère… puis m’attarde pour prendre en photo une énième pierre entaillée par les cordes de halage (je ne m’en lasse pas).

Pas de photos de l’écluse de Bram, la dernière du Lauragais. L’écluse est fermée aux piétons par une barrière, et je n’ai pas osé demander l’autorisation de passer.

Dernière ligne droite avant le terminus, qui s’achève sur un bief bordés de jeunes tilleuls plantés après l’abattage des platanes malades.

J’arrive la première au port de Bram! Pour fêter ça, je finis la journée sur un galopin siroté à quai, aux portes du Minervois. Je suis vannée, et il me reste plus de deux kilomètres à marcher pour rejoindre la gare.

Sur la route, je prends en photo un graff végétal (c’est la première fois que j’en vois un, en vrai). Arrêt imprudent : je suis à la bourre pour le train du retour. Le sprint final m’achève, mais j’arrive à monter à bord à temps. Je reprends mon souffle, alors que le train avale en quelques minutes les kilomètres qui ont demandé une journée de marche.

De Avignonet-Lauragais à Bram – 32km de canal, 37 km en tout dans la journée

Bilan

Unités de caféine : 3

Unités d’alcool : 2

Point «Carte vitale» : apparition d’une très vilaine ampoule sur le talon

Chansons braillées : Ain’t got no, Nina Simone ; Sugar Man, de Sixto Rodriguez ; Le Vent et Le Parapluie de Georges Brassens (entre autres)

 

Pour briller en société (et gagner des camemberts au Trivial Pursuit)

À l’origine, le canal du Midi s’appelait le Canal Royal de Languedoc. Il perd ce nom à la Révolution, quand est dissoute ladite province du Languedoc. Les révolutionnaires optent pour un terme plus populaire, celui du «midi».

Mais il sera longtemps évoqué comme «Canal des Deux-Mers» car il permet en effet de relier la mer Méditerranée à la «Mer Océane», le nom que Christophe Colomb donna à l’océan Atlantique. L’appellation «Canal des Deux-Mers» servait également à désigner l’ensemble des deux canaux constitué par le canal du Midi et canal latéral à la Garonne, ce dernier reliant Toulouse à Castets-en-Dorthes, près de Bordeaux.

Prochaine étape

Étape 4 – De Bram à Carcassonne –24km

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